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3 juin 2010 4 03 /06 /juin /2010 22:00

En participation au défi n°30 d'Adamante pour les Croqueurs de mots :" Ecrire une atmosphère de légende" je vous livre un extrait du "Lait Noir" d'Elif Shafak, auteure turque.

Elif Shafak relate dans cet extrait, comment la jeune accouchée aux prises avec la dépression post-natale est entourée par sa famille pour lutter contre les djinns, mauvais esprits qui menacent la jeune maman.

« Les anciens étaient au fait de tout cela. Nos grands-mères et les grands-mères de nos grands-mères connaissaient cette solitude. C’est ce qui explique leur insistance à placer la nouvelle accouchée sous bonne garde. Jamais on ne la laissait seule dans une chambre, sans prières ni soutien. Autrefois, on veillait non seulement sur l’enfant mais également sur la mère. Comme les femmes savaient que la plus grande ennemie de la nouvelle accouchée était elle-même, c’est-à-dire sa propre âme, elles l’occupaient sans cesse à quelque chose. Pour que son âme ne trouve pas l’occasion de s’exprimer, pour ne surtout pas lui en laisser l’occasion.

Jadis, on installait la nouvelle accouchée sur un lit en laiton. A la tête du lit, on nouait des colifichets en verre comme le mauvais œil, des sachets de cumin noir et, de part en part, une ficelle garnie de clochettes. Mère, sœur, tante, nounou, belle-mère… au moins deux femmes âgées se tenaient impérativement à son chevet.

Lorsque les mauvais djinns venaient s’en prendre à la nouvelle accouchée, ils tournoyaient dans la chambre et se suspendaient à la corde à clochettes. Celles-ci se mettaient alors à tinter. Les graines de cumin se répandaient sur le sol. Une sorte d’alerte rouge ! Comprenant que les djinns avaient lancé leur assaut, les vieilles femmes accouraient aussitôt et tiraient sur l’autre bout de la corde.

Les djinns tiraient d’un côté, les vieilles femmes de l’autre. Là où pesaient les djinns étaient les cauchemars, les angoisses et les suspicions.. Là où s’accrochaient les vieilles femmes étaient la paix du cœur, le bonheur et la prospérité… La nouvelle accouchée était ballottée, tiraillée entre les deux comme un pantin sans volonté.  Ce combat durait quarante jours. On suait sang et eau. Mais quelle que fût la violence de cette lutte acharnée, il fallait absolument se cramponner au câble d’Allah et surtout ne jamais abdiquer. Ainsi peu à peu, les djinns abandonnaient la partie. Ils lâchaient la corde et s’en allaient poursuivre  d’autres victimes. C’est seulement alors que la nouvelle accouchée sortait du purgatoire…

-         Je vais mieux, murmurait-elle enfin. Ne vous inquiétez pas, me voilà rétablie. »

…..

Elif Shafak est née en 1971, vit à Istambul , a publié dix livres.  Dans  le Lait Noir, elle exprime les difficultés d’être mère et écrivain, et parle de toutes ses voix intérieures qui la traversent. C’est aussi le portrait de la société turque avec ses croyances et ses codes. Roman et autobiographie, Elif Shafak étudie toutes les possibilités de son statut, mère et écrivain.

Paru aux éditions Phébus, traduit du turc par Valérie Gay-Aksov

J’ai découvert l’auteur et son livre aux 4èmes Assises Internationales du Roman qui se déroulaient à Lyon du  24 mai au 30 mai 2010. Ces journées présentées par le Monde et la Villa Gillet s’intitulaient « Le Roman, tout dire ?

www.villagillet.net 

 

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Published by Alice - dans Littérature
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commentaires

jill bill 06/06/2010 16:34



Bonjour Alice, autant de pays autant de coutumes... J'aurai appris quelque chose en venant lire ton billet... Merci à toi, cordialement de jill



Alice 08/06/2010 16:55



Certes ! je ne me souviens pas de croyances dans ma famille, mais pour les coutumes oui ! Elif Shafak est une auteure qui parle avec son coeur du destin réservé aux femmes de son pays, dans
différents domaines. Amicalement



india 05/06/2010 10:07



Beau billet car il rappelle combien ces manifestations peuvent être importantes. On ne les prends jamais trop en compte,alors qu'il faut justement en parler et informer.



Alice 05/06/2010 14:51



Très vrai, c'est un phénomène passé sous silence, comme une chose sans importance, alors qu'il mérite d'être dit, pour ne pas que la jeune maman pense que c'est juste  à elle que cela
arrive.



rouergat 04/06/2010 16:06



Bonjour Alice


Très intéressant cet extrait de Elif Shafak, c'est une  atmosphère  bien spéciale


Amicalement



Alice 04/06/2010 18:43



Bonjour Rouergat


Contente que cela te plaise, Elif Shafak raconte les coutumes et croyances de la Turquie ancienne, c'était l'occasion de les connaître dans une situation précise, dont on parle
peu, la dépression post-natale.


Amitiés



Mamie Claude 04/06/2010 13:28



Pauvres nouvelles mamans ! Il est si bon de rentrer chez soi avec son bébé et son mari, des instants inoubliables. Merci pour cette légende que j'ignorais.



Alice 04/06/2010 14:09



Tout d'abord, merci d'avoir pris le temps de lire cette page. à la faveur du défi d'Adamante, j'ai pensé que le texte tombait à pic. Et surtout qu'il soulève  la légende sur la maternité. La
dépression post-natale est un sujet rarement traité et qui pourtant existe  fréquemment chez les jeunes mamans. J"ai quelques souvenirs, mais cela avait duré moins longtemps 
heureusement que pour Elif Shafak (10 mois) en attendant sa fille. Amitiés



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